Histoire locale - patrimoine. Les Tilleuls de Tinlot

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Le Tilleul de Ramelot, en bordure de la Chaussée Romaine

 

Les tilleuls de Tinlot  (Louis Pauquay, Abée)

Le tilleul du carrefour de Ramelot, on connaît. Bien sûr ! Mais les tilleuls, ceux qui ont laissé leur empreinte ou qui se dressent encore dans chaque village de Tinlot ? On en compte déjà 9 parmi les arbres remarquables de l'Entité. Pourtant les générations qui s'y sont succédé ont toujours eu une relation privilégiée avec cet arbre majestueux qui a fourni son nom à Tinlot : tilia en latin, supplanté par le diminutif tiliolus chez les Gallo-Romains, est devenu tilleul et tiou (ou tiyou / thyou) en wallon, parler habituel des Condrusiens liégeois jusqu'au début du XXe. C'est également tilia qui donna le toponyme de Tillesse (jadis Tilhace, Tiliesse), ou encore de nombreux noms de famille, comme (De)Thioux, (De)Tilleux, Thiry et bien d'autres.

La variété la plus répandue dans nos régions est le tilleul hybride européen, ou tilleul de Hollande, caractérisé par des feuilles de taille moyenne. Il ne s'agit pas d'une essence noble en dépit des services quotidiens que son bois rendait aux villageois : son bois tendre se travaillait facilement pour faire des ustensiles de cuisine légers; on pouvait le cintrer, le polir et le mettre en contact avec des tissus délicats sans risque d'accrocs; en outre on détachait le liber séparant l'écorce du bois pour obtenir des fibres (teille ou tille) qu'on rouissait comme le lin afin de tresser des cordages et des nattes.
C'est avant tout un bel arbre qui, s'il est bien taillé dans sa jeunesse, peut atteindre 30m. et un âge respectable en résistant à tous les avatars de sa vie. Une étonnante longévité, souvent pluriséculaire !
Il la doit à l'enveloppe vivante qu'il reconstitue autour de son tronc quand celui-ci se meurt et est creusé par la pourriture : de nouvelles racines se développent sur les anciennes et apportent la sève à la couronne de la tête. La circonférence du tronc creux peut ainsi dépasser 5 m.

A Ramelot
C'est le cas du vénérable tilleul du carrefour de Ramelot dont on peut suivre le "tour de taille" à 1,5m du sol depuis la fin du XIXe : le botaniste namurois Jean Chalon cite 430 cm en 1905; l'Administration des Eaux et Forêts, 486 cm pour une hauteur de 16m en 1977; la Région wallonne (n°28311, Beltrees), 487 pour 15m en 1997; en 2014, 503 cm; aujourd'hui, j'ai mesuré 508 cm.
Le tilleul est complètement creux (en 1973, on avait voulu y couler du béton
pour le renforcer), même s'il paraît en parfaite forme et en impose toujours. Le site a été classé en 1973 (AR du 22/1), sans que cela ait changé quoi que ce soit dans la petite commune de Ramelot (on voulait, m'a dit l'ancien bourgmestre, protéger le site par un grillage, couler du béton, tailler...).

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Ensuite la Région à son tour a classé l'arbre parmi les arbres remarquables de Wallonie, le 13 août 1999, et le considère en bonne santé. Il continue à croître... lentement.
Les mesures des 25 dernières années, qui sont fiables, indiquent que la circonférence augmente d'environ 1cm par an.
Plein de vie, il absorbe petit à petit la base du crucifix qui y est apposé. La circonférence de son tronc (508 cm) en fait le plus gros et vraisemblablement le plus vieux des arbres remarquables de l'Entité.
C'est donc à juste titre qu'il est emblématique de Ramelot dont il fait la fierté.
Les villageois ont perçu dans cette résilience un pouvoir protecteur, voire une bienveillance réconfortante. Parmi les nombreux secrets qu'il nous dissimule, figure son âge.
Combien de printemps ses fleurs ont-elles embaumés ? La notice de présentation apposée à son pied est à ce sujet aussi précise que douteuse : il avait 325 ans en 1973.
Il est
indéniablement très ancien, mais aucun document ne confirme cette évaluation (Un arbre est déjà représenté sur la carte de Ferraris).
Voilà donc
un des secrets qu'il faudra percer ! Poursuivons notre promenade.

Capture d’écran 2020-11-03 à 19.09.42.pngAu centre de Ramelot, un autre tilleul monte la garde devant l'église Notre-Dame.
Un très bel arbre, élancé, appuyé sur un tronc imposant. Il est nettement plus jeune, mais de belle allure; peut-être a-t-il succédé à un plus ancien ?
Depuis l'Antiquité on attribuait souvent au tilleul un caractère féminin (Dans les Métamorphoses, le poète latin Ovide raconte comment Baucis, l'épouse de Philémon, est transformée en tilleul) qui s'est prolongé dans cette association chrétienne à la Vierge.
L'église a été fermée lors de l'annexion française en 1795 et resacralisée en 1841. La plantation de ce tilleul est sûrement postérieure.

(photo L. Pauquay)

On se dirigera ensuite vers la Tombe pour découvrir le tilleul qui coiffe le tumulus. La RW l'a placé en 6e position parmi les tilleuls remarquables de la commune. Les mesures qu'elle fournit en 1997 sont une circonférence de 395cm et une hauteur de 23m. La coutume était de planter un arbre, souvent un tilleul, au sommet d'un tumulus. Le tumulus se trouve bien sur le territoire de Ramelot, délimité dès 1804 sur le Plan Primitif de Ramelot, ainsi que sur les autres cartes du XIXe; généralement il est surmonté d'un arbre désigné par "arbre de Ramelot", voire "arbre d'Abée".

ramelot.JPGVue hivernale (A. Louviaux)

A Abée

Le tilleul est aussi le symbole de la force protectrice du seigneur lorsque, perché sur une petite butte, il annonce l'entrée du château d'Abée.
Rappelons que sa majestueuse stature et sa résistance aux tempêtes le désignaient pour former des alignements imposants qui encadraient l'accès aux châteaux; ainsi la drève intégrée dans l'enclos du jardin du château d'Abée (rue du Château d'Abée).
Le vénérable tilleul cornier du Château d'Abée. Il marque le coin ("cornier") du parc et précède la double bordure de tilleuls plus jeunes. On remarque que son tronc se ramifie très bas.

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(Photos A. Louviaux)

A Scry

Capture d’écran 2020-11-03 à 19.09.07.pngUn arrêt s'impose sur la place pour admirer les deux tilleuls qui encadrent le porche du Prieuré. Le porche de cet ancien presbytère a été construit en 1792.

Les deux tilleuls sont nettement plus récents. Ils ont été habilement taillés et conduits pour associer leurs frondaisons. Pierre locale grise et tilleuls verdoyants réunis dans la méditation sur la vie et la mort ! (Photo A. Louviaux)

A quelques centaines de mètres, sur la droite de la rue de Tillesse, une longue drève abrite le chemin privé du domaine de Tillesse. Si les arbres sont encore jeunes, on admirera l'esthétisme du paysage qu'ils composent : la douceur du vert tendre du feuillage et l'ombre bienfaisante invitent le voyageur sur la voie de la sérénité.

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(Photo Sivh)

Le tilleul marquait souvent les limites territoriales de la seigneurie: l'Arbre d'Abée, comme l'appellent certaines cartes anciennes, désignait l'ancêtre du tilleul qui couronne la Tombe et annonçait probablement le domaine d'Abée.
(Le tige de Linchet était une "bruyère" où couraient les moutons. Le bois de Forkechamps, venant de Linchet, ne dépassait pas le tracé de l'antique voie romaine. La Tombe était donc bien visible dans toutes les directions.)

Au rond-point de Fraineux, un tilleul
(actuellement dans le parking d'un restaurant), avait le même rôle en bordure de la Chaussée de Liège à Terwagne.
Le tilleul (disparu) de Pet au Bou (Voir l'article bien documenté de M. Ponthier (Tinlotblog, 30/4/2020) à Fraiture signalait la limite entre Fraiture, Ellemelle et Seny.

A Soheit-Tinlot

Le hameau de Tinlot tire son nom de celui du tilleul (tiliolus) dont l'abondance dans le domaine (privé) du château de Tinlot justifie à elle seule cette filiation.

Capture d’écran 2020-11-03 à 19.08.43.pngLa carte de Ferraris (1770-78) permet d'identifier : du côté droit, la Chaussée de Liège à Terwagne (Rue du Centre; à droite) au centre, le château et en haut à gauche, la ferme de Herstal. Deux drèves rejoign(ai)ent la Chaussée : la première s'en détachait à la sortie de Tinlot, avant l'unique construction, et comptait une vingtaine de tilleuls dont il ne reste que 4 (grosses) souches. L'autre allée longeait le jardin du château et continuait jusqu'à la ferme du château.

Un tilleul planté à côté de l'entrée de la ferme indiquait qu'elle était propriété du châtelain.
Une troisième drève, sur la gauche de la Chaussée (hors de l'image, en bas), était (et est toujours) bordée de hauts tilleuls; elle descendait vers la Bonne et un four à chaux (actuellement elle longe le zoning).

Tillesse, nous l'avons dit, est intimement lié au(x) tilleul(s) depuis au moins six siècles. Cette terre, qui appartenait au chapitre de Saint-Lambert, avait été offerte aux soeurs du Val Notre-Dame qui en tiraient des revenus; ce n'est qu'au XVIIIe que de riches Supérieures transformèrent la ferme en résidence d'agrément. A Tillesse, on garde encore le souvenir de quelques très vieux tilleuls, moribonds en 1986; ils ombrageaient le jardin de la villa de Tillesse, centre de la paroisse, disparue vers 1750, de Notre Dame du Carmel, où les Dames du Val Notre-Dame venaient faire une reposante "cure de tilleul".

La toponymie a aussi conservé le souvenir d'autres arbres disparus et oubliés : sur le plan cadastral primitif de Soheit-Tinlot (avant 1829), la section C (entre la rue de l'Eglise et la rue du Montys) y est désignée par "Section C, dite du Tilleul"; on n'y trouve cependant aucune trace d'arbre, ni sur la carte ni sur le terrain. Autre disparu, encore représenté sur le Plan Primitif de Soheit, le Gros Tilleul du carrefour de l'actuelle rue Haute Barrière.

Capture d’écran 2020-11-03 à 19.08.33.pngLe Gros Tilleul marquait le carrefour entre l'actuelle rue Haute Barrière (en bas, appelé Chemin de Soheit), le Chemin de Scry (à gauche) et l'actuel chemin de remembrement (en haut à gauche, appelé Chemin des Morts) et le chemin du Doyard (à droite).
Sur l'extrait du plan cadastral reproduit, il se trouve sous la parcelle B66.
Remarquons que, dans le passé, dans nos villages, sans noms de rue ni numéro de maison, les appellations descriptives tirées de la nature étaient précieuses (le Gros Tilleul, le Pommier Sauvage, le Chêne Fourchu...) et révélatrices de notre identité wallonne (li cwèrnowe têre, al longue haye...).

A Seny

On pense immédiatement au Baty, le centre historique du village, qui a conservé tout son charme dans sa forme actuelle, malgré la création de la route de Hamoir vers 1850. Cette place est bordée de rangées d'arbres qui associent différentes essences dont des tilleuls qui ne font pas partie des arbres remarquables reconnus. Mais le village compte également cinq grands tilleuls reconnus comme remarquables par le RW en 1997, dont :

  1. 1)  375cm de circ. pour 27m (n°40/3), Rue Hayoulle;

  2. 2)  373cm de circ. pour 28m (n°40/6), Rue Hayoulle;

  3. 3)  373cm de circ. pour 22m (n°43/1), près de la N66

Ils se dressent dans des propriétés privées, comme le Prieuré, rue Hayoulle, et sont inaccessibles. L'un d'eux est d'ailleurs complètement mort.

A Fraiture

Le développement de l'habitat et la disparition du château ont brouillé les pistes de notre recherche. Pourtant le tilleul est intimement lié au patrimoine cher aux villageois : la Ferme Demoitié, ou plutôt la Ferme des Trois Tilleuls, le Dzy, l'Herber(a)in... Un Fraiturois de souche deviendrait vite volubile ! Dans son roman emblématique de Fraiture, Le Dzy, Joseph Demoulin
(Joseph Demoulin (1825-1879) développe (romance) dans la première partie de son roman la vie mouvementée d'un Fraiturois, Paul Derenne, qui aurait (le conditionnel a son importance ! vécu dans le village entre 1770 et 1830. Injustement condamné, il aurait pris le maquis et, véritable Robin des Bois local, aurait défendu les pauvres villageois contre l'arbitraire des nobles et du clergé. Le roman, d'une lecture agréable et instructive sur la vie quotidienne au XIXe, a été réédité en 1974 par le SI de Fraiture)

situe une partie de l'action dans la Ferme des Trois Tilleuls. Nous voici Rue de la Vieille Forge dans les années hollandaises précédant 1830. Y avait-il trois tilleuls ? S'agissait- il de trois arbres du parc du château tout proche dont le propriétaire possédait également la ferme ? Ou d'une fiction de l'auteur ? Aucun indice n'apparaît dans le roman écrit en 1874, ni actuellement sur le terrain.

Capture d’écran 2020-11-03 à 19.26.56.pngLa Région wallonne reconnaît trois tilleuls remarquables dans le village
(Voir la liste sur le site Beltrees et la localisation sur la carte Arbres remarquables dans walonmap. Les mesures citées sont celles de 1997) ; ils se trouvent dans l'ancien domaine du Château Neuf, qui accueille maintenant le camping, et sont de taille assez semblable :

1°  377cm de circ. pour 30m de haut (n° 44/3 dans le recensement de la RW);

2°  340cm de circ. pour 27m (n° 44/6);

3°  320cm de circ. pour 21m (n°44/7).

Le plus imposant des tilleuls (1°) du parc du Château Neuf détruit par un incendie en 1963. Il se dresse derrière le périmètre des fondations, sur la droite. Le tronc, vraiment impressionnant et bien vigoureux, porte une petite potale abritant la Vierge.

Sur le relevé réalisé en 1997 par la RW ( ci- dessus, 1° - n° 44/3), la circonférence à 1,5m du sol mesure 377cm. En ce mois d'août 2020, elle en est à 402cm, soit une croissance de 25cm en 23 ans.
C'est la même croissance annuelle que le tilleul du carrefour de Ramelot. 
(Photos L. Pauquay)

Capture d’écran 2020-11-03 à 19.27.05.pngLa ramure se développe sur un tronc assez court et s'étend librement... Le feuillage abondant clôt l'espace du parc avant le vallon d'un étang disparu.
Peut-être celui du roman de Joseph Demoulin.
Notons encore que Fraiture compte une Rue du Tilleul, qui relie la Rue de la Vieille Forge à Fraiture à la Rue Hayoulle à Seny.
Ce chemin, qui s'appelait Ruelle du Tilleul sur le Plan Primitif au début du 19e s., a subi de profondes altérations.
Où se trouvait ce tilleul ? Au départ de Fraiture, sur une placette disparue ? Ou bien s'agit-il du tilleul qui marque la limite avec la Rue Hayoulle à Seny (n°40/6 ; 373cm, 28m.) ?

Je remercie Marcel Ponthier et Vincent de Laminne de nous avoir fait partager leur connaissance enthousiaste de leur village, Fraiture et Soheit-Tinlot.

L. Pauquay 2020
Article publié dans la revue communale, T4S automne 2020.

 

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